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L’Objet du Design : Ron Arad, le premier Maker ?

05.10.2015

Tous les mois un objet ou une problématique de design décrypté.

 

Objet du design - Ron Arad 1

Ron ARAD – STEREO CONCRETE 1983

Tourne-disque, amplificateur, 2 haut-parleurs,
composants électroniques intégrés dans le béton
Platine 7,5 x 46 x 38 cm
Haut-parleur 89 x 20 x 20 cm
Éditeur One Off, Londres

 

En 1983, Ron Arad coule les différents éléments d’une chaîne Hi-Fi, amplificateurs, haut-parleurs, tuner, tourne disque dans le béton. Un béton armé, des barres de fer qui dépassent, un béton de construction aux graviers inégaux, moulé imparfaitement dans un coffrage brut. Une pierre dans l’histoire du design. Stereo Concrete, par son procédé de BTP inapproprié pour un objet de cette dimension, pousse l’interrogation de Ron Arad sur la pratique du design. Quelques années auparavant, Ron Arad questionnait son rapport à l’industrie en « produisant » son siège Range Rover, assemblage dudit siège avec un système d’assemblage d’échafaudages Kee Klamp. Là où cette première pièce, qui marque le début de sa notoriété, est une production « ready made », c’est-à-dire l’unité sortie de la série, Stereo Concrete est la production d’une unité particulière, unique et aléatoire. Les éléments constitutifs restent des éléments industriels mais l’objet final est artisanal. Là où la pièce Range Rover est une production sans l’industrie, Stereo Concrete est une pièce contre l’industrie, contre la série.

À la sortie des Trente Glorieuses, le design ne suit plus uniquement l’évolution technique et la marche inexorable de la croissance et du progrès des années passées. Suite aux crises des années 70, les enjeux du design sont en mutation : on ne se demande plus comment mais pourquoi produire. Pour revenir à notre exemple, comment passons-nous de la « bonne forme » des tourne-disque Braun (par exemple le SK 55 de 1963 de Dieter Rams et Hans Guguelot), d’une rigueur exemplaire, à cette pièce de Ron Arad ?

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Regardons l’évolution du style dans le domaine de la Hi-Fi. Le style fonctionnaliste dérive lentement pour arriver à un style baroque qui tombe dans la caricature de lui-même, et ne garde plus que le signe de la performance. Le Ghetto-Blaster, boombox, est l’objet emblématique (un des objets de consommation les plus achetés depuis 50 ans) qui surjoue le signe de l’efficacité, de la technique, de la précision, du paramétrage expert : les données deviennent illisibles et les gadgets de plus en plus farfelus (une alarme avec détection de mouvement par exemple sur le Conion C-100F). L’ensemble des boutons, potentiomètres, égaliseurs permet des réglages à outrance, à quoi s’ajoute une couche d’éléments graphiques, colorés, permettant une crypto-lecture des fonctions. Pour finir, les protections métalliques ne sont plus que des pièces en plastique chromé. Ainsi plus rien n’est vrai.

Les préceptes de “la bonne forme” de Dieter Rams ne semblent plus suffisants pour définir la pratique du design. Soit les designers suivent la logique du marché, soit ils doivent endosser un nouveau rôle, celui d’interroger le sens de leur pratique par-delà des critères liés à l’usage et à la performance. La force de Stereo Concrete est aussi de sortir d’un système de signes dicté par l’industrie, et de se placer en dehors, voire contre l’industrie. Ron Arad sort de la description de la performance, et se place ainsi hors des signes usuels du marché, en faisant un objet iconoclaste qui est lui plutôt le signe d’une volonté, d’une démarche, que d’une esthétique.

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Une démarche punk ? Les éléments techniques, transistors, résistances, semblent avoir été récupérés. Ils sortent du béton comme des éléments incongrus. On distingue malgré tout l’aspect d’une chaîne Hi-Fi : le lecteur de disques vinyles, les deux enceintes séparées, même si l’impression générale est celle d’un objet sorti de la décharge, comme récupéré et exploité après abandon. Mais il ne s’agit pas ici d’assembler ces parties pour en faire un tout, signe de la performance de ses composantes et encore moins d’essayer de fonder un style – la brutalité de l’assemblage fait voler en éclats le soupçon de la volonté de créer un style. Ron Arad ne se soucie pas d’un aspect soigné et maîtrisé, il cherche à faire exploser et le fonctionnalisme et ses dérives – ces objets aux signes surjoués.

Nous sommes évidemment dans le théâtre de cette démarche, à l’image des mises en scène de la Stereo Concrete sur cette inquiétante grève. Il confirme lui-même à propos de ces “morceaux de béton” et de la réalité de sa démarche punk : « ce serait une fausse prétention parce que je suis « trop gâté ». »

Stereo Concrete, c’est la possibilité de s’affranchir des contraintes industrielles, des signes du marché et de l’esthétique habituelle et stéréotypée. C’est la mise en scène du plaisir de faire, selon ses propres choix, de jouer et de s’approprier un instant la production de l’objet, qui fait sans doute de Ron Arad un des premiers « makers ».

Louis-Nicolas Creusat

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